Lettre à Abdelwahab Meddeb

Abdelwahab,

Vous parlez à la radio
Je vous entends sans vous écouter
Vous parlez à la radio
Je vous écoute sans vous comprendre
Vous parlez à la radio
Je vous écoute et je prends conscience de mon ignorance de l’islam
et surtout de l’ignorance de mon ignorance de l’islam

Je décide de vous lire
Je vous lis parfois avec difficultés souvent
Je vous lis souvent avec difficultés parfois
Je comprends que votre Islam est avec un grand I

S’ouvre à moi un champ immense
Infini

Je veux faire un film avec vous
Je vous écris une lettre
Vous me téléphonez : «pourquoi pas»
J’assiste à votre cours à Nanterre
Les Mille et une nuits
Vous parlez du désir d’Antoine Galland, le premier traducteur des Contes, de faire connaître l’Orient, et vous dites :
«Il ne cherche pas seulement à apaiser la curiosité mais aussi à répondre à une urgence : la peur du barbare»
Antoine Galland aujourd’hui c’est vous

Je veux que le film vous ressemble
Je me promène dans l’immense champ dans lequel vous m’avez invitée malgré vous
Je côtoie le soufi Ibn Arabi, le physicien Alhazen, le voyageur Ibn Battuta

Je mange chez vous à Paris
Vous mettez un tablier et faites une salade de tomates avec du jambon cru
Nous parlons de l’université, des islamistes, de l’espoir,
d’Israël où vous ne voulez plus aller

Je pars en Tunisie
Vous y êtes aussi
Vous proposez qu’on se dise «tu»
Ca me fait plaisir
Dans le film, je sais que je dirai « vous » dans la voix-off que je vous adresserai

Je jouerai avec le «je» avec le «vous»
Je jouerai de nos différences, nombreuses
Je jouerai avec les temps, les espaces, les mots, les conjugaisons
Il y aura des séquences avec vous, des séquences sans vous
J’écris ce projet

Vous êtes invité pour des conférences en Israël
A ma grande surprise, vous hésitez
Vous acceptez à condition de pouvoir prolonger votre séjour
Je vous accompagne
Je vous filme à Jérusalem, à Ramallah, dans le désert du Neguev,
notre premier voyage-tournage

Je pars en Iran pour voir comment la poésie de Hâfez y résonne aujourd’hui
Vous êtes sûr que ça me plaira
Vous avez raison

DAECH proclame le califat
Vous m’apprenez que vous êtes gravement malade, vous m’écrivez : « il faut être fort »
Je ne m’inquiète pas, pas trop
Vous êtes fort

Je vais vous voir à la clinique
Sans votre moustache, vous me montrez votre dernier livre
Portrait du poète en soufi
Malicieux comme toujours, vous me dites : « qu’est-ce que tu es lente » car le film avec vous n’existe toujours pas
Sans me l’avouer, je comprends que vous ne le verrez jamais

Tout ce présent a pris du temps

Je m’endors en trouvant enfin le mot juste pour vous définir dans mon film
« éclaireur »
Je me réveille en entendant des nouvelles affreuses de Jérusalem
Puis j’apprends votre mort

Pendant la nuit, mon éclaireur s’est éteint

Bénédicte Pagnot (novembre 2014)

Bonne année 2018 !

. Islam pour mémoire, un voyage avec Abdelwahab Meddeb sorti en salles le 22 mars continue à se promener (et moi avec! ). A partir du 13 janvier 2018 : Elbeuf, Bruxelles, Paris, Dijon, Avignon, Nîmes. Détails de la programmation sur : islampourmemoire.fr/programmation

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Sur mon blog on peut lire des beaux textes sur le film.

Début avril, le film a reçu le prix première oeuvre et une mention spéciale du jury au Festival International du Cinéma Méditerranéen de Tétouan.

. Les Lendemains mon premier long-métrage est disponible en dvd et vod chez Les Mutins de Pangée.Dvd LL

Islam pour mémoire vu par Anne Schneider (Sens critique)

…Pour mémoire…

 Le documentaire de la réalisatrice normande, implantée en Bretagne, Bénédicte Pagnot, se présente en effet comme un film témoin, témoin du grand intellectuel franco-tunisien que fut Abdelwahab Meddeb, animateur jusqu’à son dernier souffle, sur France Culture, de l’émission « Cultures d’islam ».

Partant de Rennes, où la voix mélodieuse et profondément pacifique du grand homme lui parvient sur les ondes radiophoniques, la réalisatrice provoque une rencontre et s’aventure, tantôt avec lui, tantôt sur ses pas, en terre d’islam, dans nombre de pays musulmans. Sont ainsi recueillis des moments de cours dispensés par Abdelwahab Meddeb à l’Université de Paris X Nanterre, cours de littérature comparée où le professeur évoque le contact que l’auteur germanique, Gœthe, eut avec la littérature musulmane ; des fragments de conférences données à l’étranger ; des rencontres que l’islamologue, qui s’était choisi Paris pour patrie, eut avec d’autres intellectuels musulmans ; témoin, cet échange passionnant avec une intellectuelle musulmane voilée, concernant l’importance centrale accordée, de nos jours, à ce fameux voile… La pensée de Meddeb se dégage, une pensée qui souhaiterait plus que tout faire de l’islam une religion vivante et vivable, et non la puissance de mort et de meurtre qu’elle risque de devenir actuellement.

On pourrait reprocher à ce film une certaine inorganisation, une forme d’errance, vagabondant de thème en thème, sans qu’un enjeu soit clairement dégagé ni une dramatisation mise en place. Ce serait prendre racine dans la norme de la rectitude occidentale et faire fi de la figure de l’arabesque, si structurante en Orient. La réalisatrice confesse d’ailleurs volontiers s’être laissé imprégner par la méthode de celui qui était aussi romancier, poète et essayiste : le « butinage ».

Servi par un remarquable sens de l’image et de sa construction – que celle-ci enferme des nuages, des végétaux, des pans de murs en chantier ou le regard bleu, aussi scrutateur que bienveillant, d’Abdelwahab Meddeb -, force est de reconnaître que c’est ici un bien beau miel que la réalisatrice, en duo avec une figure mémorielle, nous a livré ici.

https://www.senscritique.com/film/Islam_pour_memoire/critique/123551860

Islam pour mémoire vu par Mohamed Kacimi (romancier et dramaturge)

Disparu il y a deux ans, Abdelwahab Meddeb occupait une place de vigie qu’il sera difficile de remplacer. Issu d’une famille de lettrés tunisois, baigné de culture coranique et arabe, Abdelwahab prendra appui sur ce legs des ancêtres pour développer une critique radicale du patrimoine et de la tradition. Romancier, poète, essayiste, il consacre sa vie et son œuvre à fouiller la tradition musulmane, nécrosée depuis mille ans, pour mettre à jour ce qu’elle recèle, ou cache encore comme poésie ou rationalité. Virtuose dans les deux langues et cultures, Meddeb était un  poète jongleur capable de passer d’Al Kindi à Paul Celan, de Bistami à Heidegger, d’Ibn Arabi à Nerval. Homme de toutes les ruptures, et des dépassements, obsédé par la tentation de l’homogénéité qui gangrène le monde actuel, Meddeb considérait que la vraie identité c’est le parcours qui met l’individu hors de soi; tout comme, à ses yeux, la pensée ne peut être crédible que si elle se fait contre les siens. Il avait tenté enfin cette aventure prométhéenne, vouloir arracher le Dieu de l’islam au dogme et à la religion pour le remettre à sa vraie place : un absolu qui nous interroge et qu’on peut remettre en question, sans risquer la mort ou le bannissement.

Bénédicte Pagnot consacre à la figure attachante, et parfois déroutante, de Meddeb, ce documentaire, sensible, poétique, rythmé par sa voix posée et mélodieuse. Plutôt que de s’atteler à un panégyrique, elle met ses pas dans ceux d’Abdelwahab et développe sa quête et ses interrogations personnelles en suivant les prises de parole, les voyages, les conférences ou les œuvres du poète. Qu’est ce que l’Islam, l’identité, la tradition, l’altérité, la liberté, quelle place est réservée aux femmes, que signifie la révolution, comment être athée en pays musulman ?

Les commentaires de Meddeb sur Goethe et Hafiz,  l’emmènent à Shiraz où elle découvre ce peuple iranien qui vénère encore ses poètes comme des prophètes. Puis elle le suit à la trace de Tel Aviv à Jérusalem et de Jérusalem à Ramallah, toujours à l’écoute du poète fustigeant la maladie de l’islam ou l’amnésie et des Juifs et des Arabes par rapport à leur propre histoire.

Et quand la réalisatrice s’arrête à la Mosquée cathédrale de Cordoue, Abdelwahab émet le vœu que ce symbole de la Reconquista s’ouvre à jour aux prières de toutes les religions du monde et même aux prières profanes des poètes

De Shiraz, à Cordoue, de Sidi Bouzid à Dubaï, de Jérusalem à Tanger, le documentaire de Bénédicte Pagnot est un voyage intime qui nous fait non seulement redécouvrir la pensée de Meddeb et nous fait réentendre sa voix, mais il nous dévoile en même temps un monde de l’Islam qui tantôt nous terrifie tantôt nous envoûte.